Ce billet a été écrit par Alexandre ALAPHILIPPE

Aujourd’hui (encore), on m’a envoyé un de ces billets qui a le don particulier de m’agacer rien qu’en lisant le titre :

Un « Facebook » pour les hommes politiques

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« Avec la barre de fer, tu peux tout faire »

Mais comme il vient de Courrier International, je décide quand même d’aller jeter un oeil. L’article est repris d’un journal italien (il sole 24 ore) et annonce la couleur :

Peu connus et réputés éloignés des préoccupations des citoyens, les députés européens pourront désormais dialoguer directement avec leurs électeurs via un nouveau réseau social : GovFaces. Si elle est concluante, l’expérience sera ensuite élargie aux élus du monde entier.

Déjà c’est mal embarqué. Dès qu’un « nouveau réseau social » apparaît, j’ai généralement tendance à avoir cette réaction :

Mais, d’un naturel curieux, et parce que nous sommes mercredi matin, que c’est le jour des enfants, qu’hier c’était Mardi-Gras, que Vénus est dans Uranus, etc, j’ai décidé de passer outre ma première impression.

Donc Govfaces se présente comme un site de réseau social qui permet aux citoyens de rentrer en contact avec leurs hommes politiques, en l’occurrence européens. Grâce à ce réseau social politique, ils pourront tous échanger, les citoyens ayant enfin une vision claire de ce que leurs députés votent et donc les interpeller, et évidemment tout cela profitera à créer une véritable sphère publique européenne, et que Jürgen Habermas sera enfin reconnu comme le dieu de la communication contemporaine (bon ok là j’exagère un peu).

Alors au delà de la très louable intention de permettre une meilleure communication entre élus et citoyens, je me pose un petit tas de questions.

« Oh le beau réseau social où il n’y a personne »

Déjà, commençons par le commencement : comment ça marche, qui est sur ce réseau ? J’ai donc cherché les députés du Parlement européen, et là surprise, sur l’onglet « politiciens » (qui entre nous est une traduction quand même assez malheureuse) on constate avec un certain étonnement que tous les eurodéputés sont inscrits à cette plateforme. Mais quand on gratte un peu, et qu’on clique sur n’importe quel nom d’un eurodéputé, apparaît un profil vide avec un petit bouton «Encouragez XXX à activer son profil GovFaces ».

Capture d’écran 2014-03-12 à 17.52.35« Eh Guy, il y a 25 personnes qui veulent vraiment que tu t’inscrives ! »

Je me suis alors baladé sur le blog de GovFaces et je suis tombé sur cet article dans lequel une eurodéputée libérale française Nathalie Griesbeck déclare ceci :

Nathalie Griesbeck (ADLE – France) est notre première Députée européenne « championne » en France. Depuis le début, elle est séduite par le concept : « GovFaces est une formidable initiative ! 

Je me suis donc rendu sur son profil, en espérant voir des questions de citoyens particulièrement intéressés par l’activité de cette eurodéputé. Effectivement, une quinzaine de questions sont sur la page :

Capture d’écran GovFaces 2014-03-12 à 17.24.32Le profil d’une « députée championne » : elle n’a répondu à personne.

Déjà, le premier problème c’est que l’eurodéputée en question trouve GovFaces si « formidable » qu’elle ne l’utilise pas. En effet sur les 18 questions qui ont été posées, elle n’a répondu à aucune…

Mais le pire c’est que les questions sont posées par… les employés de GovFaces en personne :

  • Luca Bernardi est un des fondateurs si l’on en croit cet article :
  • Idem encore pour Olivia Zehnder
  • Enfin un peu plus bas, bis repetita pour Connor qui en est le directeur d’exploitation
  • Cela marche aussi pour d’autres commentaires sur d’autres pages, avec des personnes installées à Genève. Vu ce que j’ai parcouru j’estime à environ une dizaine le nombre de « vrais internautes ». C’est cependant à nuancer car GovFaces semble disposer d’une base de volontaires dans les 28 pays de l’Union. Il est donc possible que ces « vrais internautes » ne soient que des relais bénévoles de la start-up.

En naviguant sur le top 10 des politiciens les plus actifs du site internet, on constate que seulement 6 d’entre eux ont déjà répondu aux questions posées par les internautes, 60% du top 10 du site web, qui est tout de même censé prouver l’efficacité de la plateforme, qui représente au total 0,78 % de la totalité des eurodéputés.

 —> Tout ça fleure bon le buzz d’une boite qui n’est même pas prête le jour de son lancement. Démarrer en grandes pompes avec de la presse internationale une plateforme sur laquelle on annonce que tout le monde est inscrit et que personne n’est là, c’est quand même gonflé.

Mais surtout, à quoi ça sert ?

Pourquoi ENCORE créer un réseau social différent (à part pour générer des recettes publicitaires) ? Quels citoyens vont passer encore 20 minutes à s’inscrire sur un réseau qui n’a d’utilité que pour ceux qui sont déjà au courant de ce qui se passe ? En France, les internautes passent en moyenne 1h25 sur Internet par jour, et sur ce temps là environ 15 minutes par jour est passé sur les blogs et réseaux sociaux. Quel est l’ambition de cet outil ? D’arracher du temps de cerveau disponible supplémentaire ou de réduire la part d’utilisation des autres réseaux sociaux ?

Cela rejoint une autre question. Quelle est ma plus-value en tant qu’internaute et citoyen pour :

  1. M’inscrire et laisser mes données à cette entreprise ;
  2. Chercher mes eurodéputés et encore, même pas selon les sujets qui m’intéressent politiquement ou qui sont mes centres d’intérêts, mais uniquement par parti politique européen puis par pays ;
  3. Passer du temps à débattre avec eux sur une plateforme où aucun de mes amis sont connectés et où les eurodéputés eux-mêmes ne le sont pas.

Réponse : Rien.

Enfin, sur la problématique européenne, la plateforme ne règle pas le 1er souci qui se pose et qui est la langue de communication. Comment, en tant que citoyen européen, puis-je comprendre la réponse d’un eurodéputé polonais sur un sujet qui m’intéresserait (si jamais j’étais capable de comprendre la question) ? Pas de réponse.

Capture d’écran 2014-03-12 à 18.07.22« Et maintenant comment on fait avancer le schmilblick ? »

—> Encore une fois, l’approche n’est pas orientée vers les usagers. En se focalisant uniquement sur un problème bien connu, GovFaces y répond à sa manière, complètement déconnectée des attentes des usagers. 

Mais qui est derrière GovFaces ?

GovFaces est une start-up basée en Suisse, mais le site Internet ne fait référence à aucune adresse postale et n’apparaît pas dans les registres du commerce suisse. En fouillant un peu par ci par là, il semble que 16 personnes (présentant toutes des hauts profils) sont impliquées dans le projet, sans compter les volontaires. Cependant, impossible de trouver le nom de la start-up et ses actionnaires. Vu le nombre de médias qui ont parlé de ce projet (sans visiblement simplement prendre la peine de s’inscrire), et vu l’ambition mondiale de la société, le budget doit effectivement être important.

Mais au delà de l’aspect évidemment philanthropique d’un tel projet, quel est leur intérêt ? Quelle monétisation apporter à cette plateforme ? Le mystère reste entier.

—> On peut toutefois penser que vue l’approche « Nous aidons les hommes politiques à gérer les questions », leur cible principale soit justement les élus, leur promettant de gérer via leur site web toutes leurs interactions avec les citoyens. Aujourd’hui, beaucoup d’élus ont leurs propres canaux de communication, pourquoi abandonneraient-ils leurs fans et leurs followers pour aller sur une plateforme où il n’y a personne ?

Alors, que peut-on en dire ?

—> Tout cela ressemble fort à l’archétype de la fausse bonne idée, en partant du principe que les outils ne sont pas adaptés et qu’il faut en chaque fois créer de nouveaux pour prendre en compte tous les besoins.

–> La problématique de la communication européenne ne fonctionne pas aussi à cause de l’inflation de plateformes qui n’atteignent jamais la masse critique d’utilisateurs pour pouvoir fonctionner. On ne le rappellera jamais assez mais Facebook a mis plusieurs années juste à rassembler une communauté suffisamment grande pour que ses membres interagissent entre eux sur du contenu à faible valeur ajoutée. Alors, créer à partir de rien une communauté politique de 500 millions de citoyens, cela me semble un peu ambitieux.

–> Par contre, pour communiquer il y a du monde, du Facebook, Pinterest, Twitter Youtube, LinkedIn en veux tu en voilà. Il ne manque que la playlist Spotify, le Tumblr de Lolcats et le Reddit GovWild. Blague à part, c’est quand même dommage que toutes ces ressources en communication autour d’un produit vide ne se tournent pas vers le produit en lui même. 

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Alexandre ALAPHILIPPE
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